Le coup de la panne – Octobre 2023

Problème.

Il est encore très tôt lorsque je quitte le sommeil profond où j’étais plongé, et il me faut quelques secondes pour me rendre compte que je suis toujours dans une chambre d’hôtel à Tokyo, à côté de ma divine épouse. La journée s’annonce aussi bien que celle de la veille, le soleil commence déjà à poindre à travers les épais rideaux de la fenêtre de notre chambre.

Magali ne tarde pas à émerger elle aussi, et s’assied au bord du lit. Elle me parle, d’une voix inquiète : « Steph, c’est normal que le chargeur de ta chaise clignote toujours comme hier soir quand je l’ai branché ? ».

Euh, non, ce n’est pas normal du tout. Même si la nuit n’a pas été la plus longue du monde, les 6 heures auraient au moins du passer le voyant à l’orange. J’ai remarqué que ça clignotait quand on l’a branché hier soir, mais j’ai pensé que comme la batterie était presque complètement vide, c’était normal.

Panique.

Aujourd’hui, on doit aller visiter Akihabara, le quartier de l’électronique, des mangas et de la culture pop, et ce soir nous fêtons notre premier mois de mariage dans la plus haute tour du Japon dans un luxueux restautant. Cela ne peut pas foirer.

Je demande à Magali de débrancher puis rebrancher la prise de l’adaptateur. Aucun changement, clignotement orange.

Nous voilà à quinze-mille kilomètre et sept heures de décalage horaire de la Belgique, avec un fauteuil roulant électrique dont je dépend à cent pourcents pour me déplacer et qui est totalement hors service, pendant le voyage de noces que nous avons soignement préparé pendant plusieurs mois et qui nous a coûté une belle partie de nos économies.

Je suis réduit à l’état d’un ver de terre rampant sans mon fauteuil, et mon épouse est elle aussi totalement impuissante…

Du calme. Je tente de me rassurer intérieurement, j’ai déjà connu bien pire, ou du moins je tente de m’en persuader. Impossible de joindre qui que ce soit en Belgique (mon fournisseur de matériel adapté n’a pas de support 24h/24), il faut donc trouver et arriver à demander de l’aide.

La chaise peut encore rouler, mais pas loin et pas longtemps, il va falloir minutieusement faire les bons choix et se déplacer le moins possible.

Je tente tant bien que mal de rassurer Magali, sans vraiment y parvenir. J’ai tendance à faire de l’humour et à tenter de dédramatiser un peu trop facilement, la situation n’est pas vraiment comique sur le moment… Elle me prépare tout de même, je ne suis pas capable d’utiliser mon téléphone couché sur le dos comme une tortue en détresse, quitte à ne pas bouger, autant être assis dans le fauteuil.

Les options sont limitées et les personnes à qui faire appel aussi, il est 7h30 du matin.

A l’aide !

Pendant que je prend contact avec Kuniyasu et Mizuo, Magali poste immédiatement un petit compte rendu vidéo du désastre en cours sur les réseaux sociaux pour ne pas rester sans rien faire et tenter de gérer son angoisse. Ensemble, nous trouvons aussi les coordonnées de Permobil (la marque de mon fauteuil) à Tokyo, leur siège est à Asakusa, pas loin d’ici.

Le ton monte un peu entre Magali et moi, la tension est palpable. Elle prépare chaque détail de ses voyages minutieusement, et quand elle m’a parlé du chargeur, je lui ai négligemment répondu : « Bah, ça ira, j’ai lu un truc sur un site, même si la tension est plus basse au Japon, ça charge plus lentement, c’est tout. Pas d’inquiétude à avoir ! ». J’aurais du m’inquiéter, j’ai beau être prévoyant parfois, je n’ai pas la science infuse, et je me fais parfois un peu trop confiance.

Ce genre de crise est difficile à gérer, et nous avons mis longtemps pour trouver un terrain d’entente concernant mon handicap et comment notre couple peut résister malgré toutes les contraintes, inimaginables pour la plupart des gens. Sans entrer dans les détails de plusieurs années de thérapie et d’auto-analyse, même si j’accepte ma situation, j’ai parfois tendance à me victimiser un peu inutilement et à justifier mon inaction à cause de ma différence. Et si on ajoute des années de célibat et une vie d’adolescent un peu attardé, ma responsabilité est vite diluée aux yeux du grand public par ma situation. Malgré ça, j’ai toujours pensé que le handicap ne transformait pas les gens en super-héros du quotidien, comme beaucoup de valides ont tendance à le penser. Et si je suis comme tout le monde, je peux aussi être très con et un peu macho parfois, ce qui ne sont pas vraiment des qualités…

Je m’enferme dans le mutisme et le stress, c’est à MOI de trouver une solution, puisque j’ai merdé. Je laisse Magali de côté pour tenter de faire un miracle, c’est important et urgent. Elle est terriblement angoissée par la situation, mais malheureusement je pense que je dois gérer les priorités avec sang-froid, et passer du temps à la rassurer n’en fait pas partie actuellement.

Miz me rappelle en vocal WhatsApp, il ne peut malheureusement rien faire pour nous, il est en déplacement toute la journée hors de Tokyo. Il me dit que l’hôtel a peut-être l’adaptateur qu’il faut pour changer le voltage pour que le chargeur l’accepte.

Quelques minutes plus tard, c’est Kuniyasu qui me recontacte et me dit lui aussi que la première chose à faire est de demander à l’accueil de l’hôtel.

Entre-temps, j’ai posté un message sur Tabifolk expliquant la situation, et la gentille Sarah me propose son aide, elle parle anglais et japonais et peut téléphoner au cas où. On s’appelle, je la remercie, et je lui dit que je la recontacterai dès que j’en saurai un peu plus.

Puisque je veux tout gérer sans elle, Magali me dit de me débrouiller, c’est de bonne guerre. Me voici dont parti seul avec un fauteuil presque vide jusqu’à l’accueil et le chargeur dans ma besace. La communication est difficile, malgré la bonne volonté dont fait preuve mon interlocuteur. Je dois expliquer qu’il faut prendre le chargeur qui est dans le sac accroché derrière mon dossier. Ensuite que ma chaise a besoin du bon voltage / ampérage pour charger, et qu’il faudrait un truc entre la prise du mur et mon chargeur pour lui permettre de remplir son rôle. Ensuite demander s’ils ont un tel appareil, ou bien où je peux en trouver un. Il appelle un collègue, ils parlent beaucoup entre eux sans que je puisse comprendre quoi que ce soit, et finissent par sortir un petit traducteur de poche, on recommence toutes les explications…

Finalement, ils ne peuvent pas m’aider, à leur grand désespoir.

Je remonte dans la chambre bredouille. La journée semble foutue et nos plans totalement à l’eau, je demande à Sarah si elle peut reporter la réservation du restaurant de la Tokyo Skytree à jeudi soir. Elle me rappelle quelques minutes plus tard, c’est réglé. Déjà on a pas perdu la réservation, c’est déjà ça…

Pour faire retomber la pression et éviter que la situation s’envenime, Magali me dit qu’elle va aller prendre l’air et faire un tour du quartier, pendant que je continue à échanger avec mes nouveaux amis pour tenter de trouver une solution. Même si elle n’arrivera pas réellement à se changer les idées, au moins elle ne restera pas à me regarder chipoter seul sur l’écran de mon téléphone et n’aura pas l’impression de ne servir à rien. Me laisser seul dans la chambre ne lui fait pas plaisir, mais ça vaut mieux que de perdre du temps et de l’énergie à s’engueuler pour rien.

Je reste donc seul à naviguer dans une mer numérique d’information avec pour seul accès mon téléphone et ma connexion à l’internet. Pour trouver une solution, la voie la plus probable est de dénicher le fameux transformateur dont j’ai besoin, mais il doit être costaud. Je connais l’informatique et les logiciels, mais le matériel, l’électricité et l’électronique sont toujours restés un peu mystérieux pour moi, je suis donc totalement hors de ma zone de confort. On peut normalement trouver ça à Akihabara (on devait justement y aller, mais pas dans ces conditions). Ou bien dans un magasin d’électronique plus près de l’hôtel, on me parle de Don Quijote sur le forum.

Magali rentre et m’explique qu’elle a découvert des gachapons près de l’hôtel, pour tromper l’ennui et tenter d’oublier ses angoisses sans réel succès. Je comprends que c’est compliqué pour elle de voir l’homme qu’elle aime se débattre avec un problème presque vital et de ne rien pouvoir faire, ce genre de frustration est difficile à comprendre pour qui ne le vit pas. Je suis content qu’elle arrive à tout de même s’intéresser à autre chose, au moins ça lui change les idées et ça me donne un peu moins mauvaise conscience… Il est onze heures, et on a encore rien avalé aujourd’hui, on va se contenter d’un peu de thé froid et de quelques sucreries restantes de la dernière visite du konbini.

J’échange encore quelques messages avec Kuniyasu, il se démène pour trouver une solution de son côté, il a peut-être un fournisseur qui peut trouver un chargeur Permobil japonais, je lui envoie une photo de mon chargeur, de ma chaise et de la prise de chargement.

On se met d’accord sur le plan, Magali et moi irons voir jusqu’au magasin Don Quijote d’Asakusa si on trouve un transformateur, si ce n’est pas le cas Kuniyasu fera le nécessaire pour nous fournir un chargeur compatible.

La piste Akihabara est abandonnée, prendre le métro et s’éloigner de l’hôtel de plusieurs kilomètres sans garantie nous semble trop risqué.

Moulins à vent et solution

Nous voici donc en route pour le « Donki » local, enseigne célèbre pour tous les touristes au Japon.

Sur le chemin, nous croisons une troupe d’écoliers qui viennent découvrir le temple tout proche, on se croirait dans l’un de ces intermèdes propres à la narration japonaise des mangas où le temps semble suspendu pour illustrer le quotidien.

Arrivé à Don Quijote Asakusa et sa devanture rocambolesque, étoffée de panneaux vantant moulte promotions alléchantes et mettant en scène des aquariums où pataugent de gros crustacés. C’est difficile de décrire ce magasin sans faire référence à d’autre expériences équivalentes. On est ici entre le magasin « Action » où on trouve de tout à bon prix, l’hypermarché local qui n’a pas pu choisir entre les vêtements, la bouffe et les aspirateurs, et la boutique chinoise du quartier où tout est entassé et rangé sans aucune logique apparente et surtout sans véritable espace entre les rayonnages qui doivent coûter un max du mètre carré. Le tout est blindé de touristes . Soit ils sont hallucinés en plein jetlag et tentent de ramener des souvenirs du Japon fabriqués à moindre coût, mais n’ont de la véritable culture japonaise que l’envie d’avoir l’intégrale du nouveau manga à la mode et les cosplays kawaii à souhait. Soit il s’agit de familles chinoises entières venues découvrir Asakusa et faire tourner la machine capitaliste à plein régime. Quelle que soit leur origine, ils n’ont effectivement pas la notion de respect, de bienveillance, d’attention et de discrétion que nous apprécions tant depuis notre arrivée, ça bouge, ça crie, ça prend de la place et l’ascenseur au lieu de l’escalier.

Nous arrivons à trouver un plan des 4 étages du magasin à côté dudit ascenseur, et faisons la file au milieu de ce brouhaha égayé de jingle musicaux typiques de la chaîne Don Quijote, pour pouvoir atteindre l’endroit où on peut espérer trouver un transformateur qui sauverait notre voyage de noces. Il faut se frayer un chemin dans des allées où l’espace pour mon fauteuil et millémétré et des hordes de clients affairés un peu partout.

Quelques minutes plus tard, nous arrivons à ressortir en vie de cet enfer insupportable (mais rigoureusement nécessaire pour qui va au Japon, soyez-en convaincu !) avec un transformateur qui pourrait faire l’affaire.

On rentre à l’hôtel, on fait les branchements… et rien. Toujours le même clignotement dédespérant, ça ne charge pas.

Via WhatsApp, Kuniyasu me dit qu’un transfo peut être livré à 17h à l’hôtel. C’est inespéré, c’est un petit trou dans le budget, mais au moins on n’aurait perdu qu’une seule journée…

Nous attendons patiemment, Magali fait des vlogs explicatifs pour expliquer les différents types de pièces de monnaie, et je ronge mon frein, impatiente d’être enfin libre de mes mouvements. Via les réseaux, nous avons reçu beaucoup de soutien et d’encouragements de nos amis restés au pays, pour ceux qui ont pu se lever tôt et découvrir notre mésaventure avec le décalage horaire…

Je descend à 16h45 dans l’entrée de l’hôtel, et j’utilise les dernières ressources de ma monture électronique épuisée pour faire les cents pas (ou plutôt les tours de roue) entre le trottoir et la réception.

A 17h pile, un japonais d’âge moyen arrive dans l’entrée, se dirige vers moi et me confie son précieux colis. Il parle parfaitement anglais. Evidemment, il insiste pour que nous testions immédiatement le chargeur sur une prise du hall de l’hôtel, il veut être sûr que j’aie bien compris le fonctionnement du chargeur…

Magie ! Le témoin de charge de mon fauteuil se met à tressaillir, et entame son va-et-vient rassurant qu’on attendait depuis ce matin !

Je le remercie chaleureusement, et je remonte dans la chambre rejoindre Magali, les larmes aux yeux.

On met charger le fauteuil, et on fait la paix. Cette journée a été épuisante nerveusement, et même si le voyage semble sauvé, notre moral a sérieusement vacillé avec la perspective de devoir annuler le reste du séjour… nous discutons beaucoup et tentons de reconstruire notre équipe et notre confiance mutuelle. Magali replanifie la fin de notre voyage au mieux pour nous permettre de découvrir le plus de choses possibles sur le temps qu’il nous reste, on commence à se rendre compte que dix jours à Tokyo c’est vraiment très court au vu du nombres de choses intéressantes à découvrir…

Après quelques heures de charge, la petite barre est presque pleine, je décide qu’il est temps d’enfin sortir, le soir est tombé mais nous pouvons peut-être encore finir la journée sur une note positive, et fêter notre premier mois de mariage dignement.

La belle et le clochard

Nous errons quelques minutes dans les rues d’Asakusa, avant de tomber sur un petit restaurant mignon qui arbore fièrement un drapeau italien. Toutes les vidéos de Youtube conseillent d’éviter autant que possible la bouffe italienne au Japon, mais l’endroit nous attire, et qui plus est il semble accessible.

Le LaVASARA Bettei est un endroit merveilleux, à la fois charmant et kitch à souhait. J’arrive à peine dans l’entrée, pas le temps de demander si on peut s’installer quelque part, un serveur débarque avec une rampe métallique pour me perpettre de prendre place sous la pergola garnie de vignes sur la terrasse ouverte. Il fait agréable, et si on arrive à faire abstraction du petit couple de Japonais qui roucoulent à la table d’à côté, on est littéralement en Italie, ou du moins les propriétaire ont fait le maximum pour tenter de créer l’illusion.

C’est donc finalement à la belle étoile et éclairés par la lune que nous fêterons nos noces, il devait en être ainsi, l’univers est décidément délicieusement insondable parfois. Nous enchaînons les antipasti italo-japonais, avant de terminer par un plat de spaghettis aux oursins, surprenante découverte (surtout qu’ils étaient glacés, c’était voulu).

Pour terminer cette journée et remercier les divinités de nous avoir permis de trouver une solution, nous repassons par les grandes allées désertes du Senso-Ji tout proche, où je ne peux m’empêcher profiter de ma liberté retrouvée comme si je disputais une partie endiablée de MarioKart, pendant que Magali termine de rassurer son audience en vidéo.

Cette journée restera à la fois la pire et la plus mémorable de notre périple, et surtout je retiendrai la leçon pour l’avenir… On n’est jamais assez préparé et méticuleux quand on part à l’autre bout du monde avec un fauteuil roulant électrique. Faire équipe est essentiel pour surpasser les obstacles et les imprévus, la communication est vitale. La vie est belle, non ?