Une journée à Ueno – octobre 2023

Un début en douceur

Après une (trop) courte nuit, je me réveille à cause du jet lag. Il est à peine 6 heures du matin, et le jour vient de se lever. Ma tendre épouse quitte les bras de morphée juste après moi. Nous sommes en train de vivre quelque chose d’unique et d’exceptionnel, on vient de se réveiller à Tokyo. On y est pour de bon, et c’est tout bonnement inimaginable en refaisant le déroulé des dernières années. Jamais les personnes de nos « vies d’avant » n’auraient ne serait-ce que pensé à faire ce voyage. Notre vie a tellement changé depuis notre rencontre…

Trève de rêvasseries, il faut profiter au mieux de chaque seconde de ce voyage (comme du reste de la vie d’ailleurs, sans vouloir rentrer dans de grandes considérations philosophiques). Magali se lève, me prépare, me lève, se prépare, et nous sommes prêts pour la découverte de ce nouveau monde en à peine une heure. Comme à chaque fois qu’on découvre un nouvel endroit où dormir, il faut le temps de trouver ses marques, gérer la disposition du lit, de la chaise, des portes, du WC, … et l’utilisation d’un nouveau lève-personne, qui a tendance à rechigner à se déplacer sur une grosse carpette bien moelleuse. On s’adapte, Magali en faisant des efforts physiques non négligeables, et moi en évitant de pleurnicher à la moindre contrariété qui me sort de mon petit quotidien rassurant. En tout cas, j’essaye.

Pendant que Magali me transfère du lit à ma chaise, je remarque que j’ai oublié de penser à faire charger la chaise. Bah, elle n’a pas roulé beaucoup hier, elle tiendra bien le coup toute la journée (si on était dans un film, une attention toute particulière aurait été déployée pour attirer l’attention du spectateur sur ce moment précis, et tous les bons cinéphiles se seraient dit : « Ah, ça c’est une info importante, je parie que ce sera l’objet d’un moment de tension à venir dans le récit, il faut garder ça à l’esprit pour la suite du film ». On n’est pas dans un film, soyez attentifs !).

Il est temps d’observer la vue de la fenêtre de notre chambre une fois le soleil levé : des immeubles en pagaille, un carrefour digne des meilleures cartes postales et au loin la rivière Sumida et la pointe de la Tokyo Skytree. Nous prenons l’ascenseur pour notre premier petit-déjeûner japonais. Nous avons le choix entre des plats occidentaux tels que nous avons l’habitude de les consommer… et des choses totalement innatendues, inconnues, mystérieuses et peut-être pas du tout à notre goût. Magali me dit d’emblée « Au Japon, je mange à la japonaise ! ». J’étais loin de m’imaginer que cette phrase allait encore avoir des répercussions sur notre régime alimentaire quotidien quelques années plus tard…

Nous avons donc opté pour des spécialités locales : une soupe au Miso, une soupe de maïs, quatre onigiris (des boules de riz farcies) et des oeufs… avec un jus d’orange, du thé et un café. C’est délicieusement bon, les onigiris sont confectionnées « minute » parmis un large choix de saveurs, nous avons opté pour des légumes, du poisson salé et du poisson piquant.

Après nous être rassasiés, nous mettons enfin le nez hors de l’hôtel pour notre premier contact de jour avec la foule japonaise et l’environnement extérieur.

De Asakusa à Ueno

Il fait bon et ensoleillé, ce premier bain de foule est délicieusement excitant. On se dirige vers le pont de l’autre côté du carrefour, on traverse d’immenses passages pour piétons, et on découvre le panorama. La rivière coupe la mégapole et ses deux rives sont remplies d’immeubles aux formes variées, parfois colorées mais toujours sérieuses un peu malgré elles. Au loin on voit clairement le haut de la deuxième plus haute tour du monde, avec juste à côté l’immeuble du siège de l’entreprise Asahi, spécialisée dans la production de bière. Elle est célèbre car c’est le français Philippe Stark qui a tenté une représentation un peu originale d’une flamme stylisée, tout en or. Les japonais la surnomment affectueusement « le caca doré », de toute façon un truc aussi exotique créé par un étranger n’aurait de toute façon pas pu trouver grâce aux yeux de quiconque ici…

Nous décidons finalement de nous rendre au parc de Ueno sans utiliser de transport pour profiter de la météo et assouvir notre envie d’exploration urbaine en découvrant chaque mètre parcouru avec une curiosité sans limite.

Premier contact avec un magasin local de produits cosmétiques, nous sommes ébahis devant le nombre de produits disponibles, et perdus dans un environnement où nous ne comprenons rien à part les prix en Yens.

Ce soir nous avons réservé un restaurant « barbecue », un Yakiniku d’une enseigne connue trouvée lors de nos (trop) nombreuses recherches sur Youtube. Nous passons devant le resto, pour déjà repérer l’endroit et vérifier l’accessibilité. Tout semble rigoureusement correct, vivement ce soir…

Sur le chemin nous trouvons une voiture de sport aux couleurs de Kuromi, la comparse maléfique de Hello Kitty. Juste avant, nous avons pris en photo une statue de tanuki à l’entrée d’un restaurant, c’est un animal très populaire dans le folklore local. L’environnement est surprenant pour nous, les immeubles en béton de plusieurs étages et les bâtiments anciens en bois se côtoient joyeusement, reliés par d’inextricables pelotes de fils électriques et des poteaux sortis d’un esprit malade. Pourtant, tout semble fonctionner parfaitement en toute sécurité.

Un petit jardin ouvert nous intrigue, nous osons nous y aventurer, on dirait un lieu de recueillement avec une pagode en pierre, une statue avec 2 enfants et un joli environnement végétal. Une plaque commémorative nous explique qu’il s’agit d’un hommage à deux jumeaux importants de l’ère Edo, car ils ont activement participé à la construction du système de transport de l’eau. La mémoire des anciens et le souvenir de l’histoire est important ici…

Un peu plus loin nous arrivons devant un petit sancturaire, Magali me laisse car l’entrée est barrée par 3 hautes marches. Elle visite religieusement le petit jardinet qui se tient devant l’autel enfermé dans le bâtiment, et des Japonais viennent la rejoindre rapidement. Elle est impressionnée par leur bienveillance et a peur de les déranger, ils s’adonnent aux rites Shinto sous ses yeux remplis de curiosité et de respect. Pendant ce temps je joue les cartographes en explorant les alentours et en vérifiant l’itinéraire jusqu’à Ueno sur mon téléphone.

Nous reprenons la route et finissons par arriver devant la gare de Ueno, immense et tentaculaire infrastructure qui voit transiter plusieurs milliers de visiteurs chaque jour. Malgré Google Maps, on est un peu perdu, on voit clairement les cîmes verdoyantes des arbres du parc de l’autre côté de la gare, mais comment les rejoindre ?

Arrive alors un petit vieux qui nous demande dans un anglais approximatif si nous sommes perdus. On essaye de lui expliquer qu’on veut se rendre au Parc, il nous dit de le suivre. Il nous fait prendre un grand pont qui surplombe les voies de chemin de fer, sur un chemin plutôt escarpé et long. Une fois au bout, il nous indique du doigt l’entrée du parc, et après nous avoir chaleureusement salué et souhaité bonne continuation, redescend toute la pente et reprend son chemin.

Nous venons de comprendre à quel point la bienveillance et l’entraide est encrée dans l’éducation japonaise, et qu’il est normal ici de faire plus que juste donner des explications. Si on voit quelqu’un dans le besoin, on propose son aide…

Le parc de Ueno

Nous arrivons dans le parc de Ueno et sommes émerveillés par la taille de l’endroit. Une statue d’une immense baleine en plein saut trône à côté d’un bâtiment que nous pensons scientifique, et de l’autre côté le chemin s’engouffre dans une foule d’arbres gigantesques. Après 2 minutes, nous voyons une grande fontaine agrémentée de jets d’eau, et entendons de la musique festive.

Ce week-end fête les 150 ans du parc, et il accueille des festivités toutes spéciales pour commémorer ce vénérable évènement. Partout des tentes bien alignées proposent des activités, des informations, de la nourriture, des fleurs et des démonstrations artistiques. Une fanfare s’égosille joyeusement pour permettre à tous de profiter de ces jolis flon-flons.

Nouveau distributeur automatique, nouvelle boisson rafraîchissante à disposition pour un prix modique.

On se dirige vers l’entrée d’un sanctuaire, et on y découvre un endroit paisible rempli de calme et de sérénité, Magali se prête à nouveau au rituel de purification, je savoure les bonnes énergies dont déborde l’endroit.

A côté de l’entrée du sanctuaire Toshogu se trouve un petit jardin floral, que l’on peut visiter moyennant un modeste droit d’entrée. Curieux, nous profitons de la merveilleuse expositions de plusieurs centaines de dhalias mises en évidence dans un environnement naturel minutieusement organisé où entre de belles allées fleuries se cachent parfois de petites mises en scènes mignonnes d’animaux miniatures perdus au milieu des remarquables végétaux. C’est magnifique et reposant à foison, Magali se délecte du shooting photo improvisé de toutes ces belles plantes aux couleurs et formes extraordinaires.

La suite de notre visite nous mène à deux autres sanctuaires cachés après une série de Toriis rouges en contrebas. Je laisse Magali descendre la volée de marches et profiter du Gojoten-jinja et Hanazono-Inari-jinja. Je retraverse les portes sacrées dans l’autre sens pour rejoindre le centre du parc pour l’attendre. Il n’en fallait pas plus pour qu’une gentille dame vienne m’accoster pour me demander si je n’ai pas besoin d’aide. A mon avis les gaijins en fauteuil roulant électrique qui tournent en rond tout seul, ça les inquiète. Je me dis que je vais me tenir tranquille et attendre sagement, tout en la rassurant et la laissant continuer son chemin.

Un peu plus loin, un autre lieu sacré en haut d’une volée de marches honore un bouddha et une petite pagode trône fièrement juste à côté. Tout est beau et paisible, malgré la fatigue je me sens ressourcé, Magali continue son minutieux reportage photo pour me montrer tout ce que je ne peux pas voir de mes yeux.

Il faut bien se rendre à l’évidence, il est temps de trouver de la nourriture, perdus dans notre émerveillement perpétuel nous finissons par oublier de manger, il est déjà tard.

On décide de traverser le parc, pour arriver à une autre partie moins arborée. Pendant que je cherche mon chemin pour éviter les escaliers qui y descendent, Magali coupe court et va déjà reconnaître les lieux.

En nous dirigeant vers l’étang de Shinobazu, nous tombons sur un food-market à ciel ouvert. Sans perdre de temps, Magali va nous chercher des mets locaux, pendant que je me place à côté d’une table libre pour la défendre au péril de ma vie.

Le goût des petites brochettes de poulet nous met littéralement en extase. Ce moment culinaire restera un souvenir mémorable, et depuis nous ne pouvons nous empêcher d’essayer les brochettes Yakitori au poulet partout où c’est à la carte. Mais jamais nous ne retrouverons ces premières saveurs en dehors du Japon…

Près de nous, une tente rassemble plein de gens, juste à côté d’une multitude de sacs poubelle. Un préposé aide les visiteurs à jeter leurs déchets dans le bon sac, le respect du tri semble être quasi religieux. Après quelques minutes nous comprenons que tous ces gens sont des fumeurs, et que la tente est le fumoir, ouvert mais pas à ciel ouvert. On est à 5 mètres, aucune odeur. Personne ne fume en dehors des endroits réservés…

Nous quittons notre petite table et nous dirigeons vers l’étang, en passant entre les échoppes de nourriture. On craque, on se prend un, puis deux desserts. C’est juste déliceusement simple, et goûteux.

Nouveau petit sanctuaire, le soleil commence à descendre doucement sur l’armée de nénuphars géants qui rendent le lieu un peu mystique. Juste un peu plus loin, on peut accéder au plan d’eau, et louer des pédalos-cygnes pour faire une ballade nautico-romantique. Nous prenons une pause, et admirons la quiété et le bien-être qui émanent de l’endroit. Magique et ressourçant.

Il est temps pour nous de laisser le parc, malgré tout ce qu’il y a encore à découvrir, nous espérons revenir un jour…

En plus la batterie de ma chaise commence à se vider au-delà du raisonnable, mieux vaut éviter les détours.

Retour en métro

Nous traversons le quartier en direction de la station de métro la plus proche, tout en cherchant notre chemin. La foule devient plus dense, les immeubles aux enseignes animées deviennent plus nombreux.

A la gare, la procédure se révèle être identique à celle de la veille :

  • trouver le portique d’entrée de la ligne que l’on doit prendre
  • annoncer au préposé le nom de la station de destination
  • répondre « oui » s’il demande si on a besoin d’une rampe
  • répondre « oui » s’il demande si c’est l’arrêt final du trajet (sinon, il suffit de donner le nom de la destination finale, il se chargera d’organiser les correspondances)
  • attendre que quelqu’un arrive pour nous accompagner
  • prendre l’ascenseur pour se rendre sur le quai
  • attendre l’heure d’arrivée affichée (qui est toujours correcte)

La rame arrive, les usagers sortent du wagon, le préposé place la planche, et nous rentrons.

Je surveille attentivement notre position sur les affichages, les annonces sonores entièrement en japonais ne me permettant pas d’être sûr du moment et du côté où la porte s’ouvrira lorsque nous devrons débarquer. Magali profite du calme impressionnant pour s’asseoir quelques minutes le temps du trajet, et le fait finalement à la japonaise, en s’assoupissant brièvement.

En Belgique, il y a toujours cette angoisse latente : est-ce qu’il y aura bien quelqu’un à l’arrivée pour m’aider à descendre ? Comment bloquer le véhicule si personne n’est là ?

Nous allons vite comprendre que toute crainte est inutile : l’organisation est fiable, minutée, efficace. Plusieurs années plus tard, je dois me rendre l’évidence : il est impossible d’être oublié ou qu’un problème se pose, il y aura TOUJOURS quelqu’un pour m’aider dans une gare d’arrivée au Japon…

La batterie clignote, nous quittons le métro et nous dirigeons vers le Tokyo Yakiniku Heijoen Asakusa où notre premier BBQ japonais nous attend…

Au restaurant de barbecue yakiniku

On nous place dans une petite alcôve où nous sommes seuls face à une table accueillant une grille et on nous apporte un menu affublé d’une carte des recommandations. On commande deux grandes bières pour boire, et on prend le menu au boeuf de Kobe, le meilleur du monde paraît-il. Le serveur semble étonné et nous demande de confirmer les deux bières, il ne sait pas que d’où nous venons, il y a la meilleure bière belge du monde. Les verres sont grands, mais la bière Asahi est légère, donc ça désaltère bien et ça donne faim…

Les petits plateaux de viande à cuire s’enchaîne, mon adorable épouse passe la moitié du repas à cuire ma viande et la mettre dans ma petite assiette, où je peux la piquer et la tremper dans les sauces locales avant de m’en délecter.

J’avoue que même aujourd’hui on est pas sûr de l’origine (quelle partie de l’animal) de tous les morceaux de boeuf qu’on a mangé, impossible de savoir, mais c’était tellement savoureux et fondant qu’on a décidé de ne pas savoir pour ne garder qu’un bon souvenir…

Le repas terminé, on se met d’accord sur la nécessité de finir par un saké local qui est sur la carte… mais servi à la japonaise, donc plus haut que le bord dans une petite sous-tasse, pour pouvoir récupérer ce qui tombe. On n’en perd pas une goutte…

Je me rend compte que ma carte Revolut ne passe pas au moment du paiement, je comprendrai plus tard qu’il faut une carte internationale et pas européenne… ça fonctionne à Londres mais pas à Tokyo, heureusement encore une fois qu’on a plusieurs moyens de paiement, Magali avait très peur de devoir faire la vaisselle… mais elle a trouvé une solution, et nous avons pu nous échapper.

Il est plus que temps de rentrer, ma chaise agonise.

On n’oublie pas de la mettre charger, cette fois, avant de sombrer dans un sommeil mi-alcoolisé, mi-épuisé, mais totalement nécessaire pour récupérer nous aussi avant la suite de ces trépidentes aventures…